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Ano: un art en résistance

 

La récente découverte de l’œuvre d’Ano a fortement résonné avec mes réflexions. Ce travail vient comme d’autres conforter la sombre vision que je portais sur ce monde qui nous a vu naître. De mon point de vue, la recrudescence de vidéos au contenu inapproprié ou violent sur les réseaux sociaux en sont la triste expression : conflit, racisme, sexisme, inégalités sociales, etc…la liste est longue.

En tant que citoyen du monde, quelle position adopter face à cette situation ? Un artiste qui souhaiterait aborder un de ces thèmes, ne serait-il pas dans l’action politique ?

 Si je suis pour ma part attiré par le rapport conflictuel existant entre les individus issus d’une même ethnie, j’éprouve aussi quelques réticences à m’attaquer à un thème aussi grave et complexe. En même temps n’est-ce pas là mon rôle d’artiste de traiter ce type de sujet?

Eddy Firmin artiste plasticien guadeloupéen, décide-lui d’aborder le phénomène de mondialisation et son système inique.

Fruit de plusieurs années de recherche, le travail de l’artiste puise dans sa propre culture pour exprimer une situation qui a bouleversé le monde et qui continue à sévir aujourd’hui sous différents aspects. C’est sur une île où les stigmates du colonialisme persistent encore qu’est née ce praticien visuel. En effet, la Guadeloupe, ou l’île aux belles eaux, fût le théâtre de l’asservissement d’africains traînés de force loin de leurs terres. Nulle surprise que l’homme ai ressenti le besoin d’interroger son héritage identitaire au regard des nouvelles formes de colonialisme.

 

 

Ano qui a bien voulu répondre à mes questionnements sur le sujet déclare :

 « Bien qu’aujourd’hui, quelles que soient nos origines, nous sommes conscients des nouvelles formes de colonialisme économique et/ou culturel (les grandes firmes alimentaires, les industries vestimentaires ou les industries du spectacle) nous sommes beaucoup moins conscients d’une réalité : les nouvelles formes de colonialisme ne sont que la reformulation d’une seule et même chose, un colonialisme par le savoir (épistémologique). Les violences à l’origine de l’esclavage et autres abominations de l’ère coloniale et post-coloniale sont imposées par un cadre, celui d’un mode de pensée. L’ordre (mathématique), le classement (taxonomique) et l’analyse par genre et origine (génétique) qui produisent la pensée scientifique et rationalisent la production sont aussi ceux qui ont créé l’esclavage. »

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L’artiste poursuit en insistant sur le fait qu’il subit une violence épistémique. Ainsi, il confesse l’extrême difficulté qu’il y a à se penser en dehors des cadres imposés par l’occident, ses écoles et ses approches du savoir. Pour permettre de saisir en quoi consiste cette violence épistémique, Ano rappelle que :

«Dans les universités et les écoles de Tizi-Ouzou ou de Tokyo, les mêmes penseurs occidentaux trônent dans les bibliothèques, les mêmes méthodes sont enseignées, les mêmes paradigmes sont diffusés.[…] cette colonialité du savoir est une tragédie qui n’a jamais cessé depuis les premières heures du colonialisme.»

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Citant Anibal Quinjano, l’artiste souligne que par ce biais l’occident tente

d’atteindre à la validité universelle, ce qui établit avec les autres cultures des relations qui paralysent tout développement réel.

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Si l’artiste se considère prisonnier d’une manière de percevoir et connaitre le monde défini par la vieille Europe coloniale, en réalité il propose une forme de résistance, d’affirmation et de réappropriation de ce que l’anthropologue brésilienne Lélia Gonzalez nommait l’« améfricanité ». Une caractéristique culturelle partagée par les Américains (au sens géographique le plus large) d’origine africaine qui ne se reconnaissent pas vraiment dans l’héritage européen, qu’il soit latin ou anglo-saxon.

 

 

En effet malgré son sentiment d’être enfermé dans une matrice occidentale implantée à la racine même de son être, Ano opère des trouées dans cette gangue grâce au saisissement d’une pratique ancestrale caribéenne. Il affirme :

L’ensemble de ma pratique tente de restituer un mode d’être au monde inventé par l’esclave caribéen. Un mode d’être au monde qui se soustrait à celle de son dominant colonial et que l’on retrouve systématiquement dans toutes les îles de la Caraïbe. La pratique du gwoka (entre danse, musique, conte, chant, ripaille et moyen de rassemblement) inventé par l’esclave de mes îles fait partie de ces pratiques caribéennes dont la mission est de contourner le cadre de pensée imposé par l’espace colonial. Le gwoka participe de pratiques chargées de savoirs codifiés telle que la bomba, le bélè, le kalinda…etc. Elles forment une unité dans tout l’arc caribéen et témoignent d’un système de pensée propre à cet espace.

 

Quelques mots sur ses pièces

 

 

Pourquoi avoir rajouté des oreilles de lapin à certaines pièces ?

Particulièrement intrigué par ses autoportraits et notamment ceux qui me semblent être des “Ano-Kompè-Lapin”, c’est-à-dire une métaphore de la ruse des esclaves sédimentée dans les contes antillais, l’artiste me confiera que :

Tous les personnages sont des autoportraits et ceux avec des oreilles de lapin sont l’intériorisation de l’enseignement ancestral : “débouya pa péché“ proposé par Kompè Lapin. Ce personnage des contes antillais rappelle qu’il me faut ruser avec mon enseignement artistique 100% occidental. Il ne s’agit pas d’aller contre les valeurs dominantes, mais de les articuler avec des valeurs ancestrales. Parce qu’il n’y a pas d’innocence perdue ou un temps où nous possédions des valeurs “pures“, parce que nous sommes nés du choc des mondes. 

 

Qu’en est-il de cette œuvre, un visage marqué du fameux visuel de la « Soup Campbells » ? L’artiste explique :

“Manges ta soupe ! “. Nous avons tous ce souvenir de notre éducation : “Tu deviendras grand et fort !». En art j’avais la même impression : “manges cette soupe visuelle, elle te rendra meilleur ». Sauf qu’elle passait de travers. Ses ingrédients, sa philosophie n’étaient pas prévus pour moi…Je m’étouffais littéralement avec une politique du sensible proposée en soupe universelle. Le clin d’œil à Andy Warhol souligne encore une fois que le but n’est pas de rejeter, mais d’assaisonner cette soupe, de la refaire pour qu’elle soit plus digeste.

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Voilà une pièce qui semble en rupture avec ce qui a déjà été présenté. Ano révèle :

Ce sont de petites béquilles en porcelaine. Le cercle poétise tout à la fois, le lawond  du gwoka (cercle de participant),  la fragilité de l’identité créole et l’ossature d’un savoir ancestral.

 

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Dans une performance réalisée en 2016, Ano circule dans les rues de Montréal portant une entrave équipée de branches télescopiques au bout desquelles étaient fixées des téléphones portables qui filmaient. Une action qui renvoi à notre dépendance à l’électronique, à l’informatique et aux réseaux sociaux, un aspect d’un nouvel esclavage contemporain.

L’artiste affirme sur cette expérience :

 Personne ou presque ne connaît le carcan ici à Montréal. Mais elle [la performance] a été lu correctement : comme une critique de l’auto surveillance et une critique des nouvelles formes d’asservissement (technosociales). Bref, les gens m’arrêtaient en me disant “très pertinent » sans même posséder une connaissance claire du récit premier qui est celui de l’esclave aux Antilles. 

Voilà un travail qui ne laisse pas indifférent  n’est-ce pas ? J’espère que cette découverte aura su provoquer certaines réflexions chez vous. Pour suivre le travail de Eddy Firmin rendez-vous sur son site : www.eddyfirmin.wixsite.com/ano-art

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