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Trouble

Graham se réveilla…
Ce matin de janvier n’était pas comme les autres matins. L’atmosphère de la chambre semblait altérée, comme si une chose s’y était insidieusement installée durant la nuit. Il n’était pas rassuré. Ce lieu qu’il connaissait par cœur, témoin et garant de son intimité, ne lui était plus aussi familier. À cet instant, il n’avait qu’une idée en tête: fuir.

Il entassa précipitamment dans un sac, quelques affaires de voyage. Il attrapa son passeport, son portefeuille ainsi que son téléphone portable et une demi heure plus tard il était à l’aéroport. Personne n’avait connaissance de son départ.
Aucun proche, parent, ami ni allié.

Il prit le premier avion pour Cuba. La terre de Castro était raisonnablement la destination la plus lointaine possible pour lui. Il fallait parcourir 2436 km pour s’y rendre, soit 3 h 30 de vol.

Arrivé à bon port, le jeune homme s’installa à l’hôtel Mélià Cohiba de la Havane. Le bâtiment offrait un spectaculaire panorama  sur la mer et la ville. Bien loin de la vue sur les montagnes vertes qu’offrait  la chambre qu’il avait désertée voilà maintenant sept heures. Pourrait-il-y retourner un jour ?
Graham était à peine arrivé, qu’il songeait déjà à un éventuel retour…il prit donc la direction  du bar pour se changer les idées. Le jeune homme voulait absolument goûter au rhum cubain dont on lui avait tant parlé. Il passa commande auprès du garçon qui le servit aussitôt. Hum…effectivement…le spiritueux n’était pas fameux. Graham commanda un autre verre, un mojito cette fois-ci. Là, pas de mauvaise surprise. Une fois son verre terminé, il régla la note puis regagna sa chambre où son lit le réclamait. Étourdi par l’alcool et la fatigue, l’homme sombra dans un profond sommeil.


 

Saisi par le froid Graham se réveilla dans la plus grande tourmente. Pourquoi la température était-elle si basse ? Emmitouflé dans une couette, aux motifs douteux, il se rendit compte qu’il n’était plus à l’hôtel. Rien de ce qui l’entourait semblait ordinaire. Tout était étrange ici.

Son lit était devenu une petite couchette en bois, très rustique. Probablement l’œuvre d’un amateur. À sa droite trônait une petite commode à tiroirs, sur laquelle traînaient un vieux réveil digital et une bible imprimée dans une langue étrange. Quant au seul tiroir du meuble il ne révéla aucun indice.
Juste derrière lui, il y avait une veille toile du XX siècle qui présentait une femme vêtue d’une robe blanche, de dos, assise dans l’herbe. L’œuvre était signée d’un certain Anders Zorn.

Une très longue paire de bois se dressait sur le mur de gauche. Elle avait certainement appartenu à un cerf.
À l’opposé sur le mur droit, se profilait une petite fenêtre rouge d’où jaillissait la lumière du jour. Tout au bout de la pièce, face à lui, s’érigeait timidement une petite porte. Visiblement la seule entrée et la seule sortie.

Mais juste avant, perdu sur une table en bois, un ordinateur « veillait ». C’était le seul objet rassurant, dans tout ce fatras de vieilleries. L’unique manifestation de modernité dans ce lieu figé dans le passé. Il bondit du matelas et d’un pas engagé il se dirigea vers la machine. Il s’apprêtait à se saisir de l’objet, quand soudain, la porte s’ouvrit dans un silencieux fracas. Surpris, Graham recula très lentement, pas à pas, sous le grincement scandaleux du plancher. Ce n’était jamais le même bruit. Chaque grincement possédait sa sonorité propre. Il jouait peut-être, à cet instant, la courte partition de sa mort, en quelques notes. La peur s’était emparée de lui avec une intensité inouïe et tous ses sens s’agitèrent, prêts à l’assister en cas de lutte.

Quelqu’un se tenait derrière cette porte. Vraisemblablement un homme. Il portait des vêtements épais, des bottes noires et une paire de gants accrochée à la ceinture. L’inconnu revenait a priori de l’extérieur, emportant avec lui, une forte odeur de sève. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’année, d’environ 1m80 avec une allure élancée. Il avait les cheveux blonds et courts, les yeux clairs ainsi que les traits fins. Il ressemblait à l’acteur canadien Ryan Gosling. Un détail qui ne minimisait en rien l’effroi qui  traversait Graham.

 « Han vaknade slutligen upp » s’exclama l’inconnu. Graham ne comprenait pas. Quelle était cette langue barbare ?
Il continua :  « du köper inte med oss, är det normalt. »

D’une voix tremblante mais affirmée, Graham lança: « Who are you ? », « Why I am here ? », « Where are we ? »
L’inconnu esquissa un bref sourire avant de s’installer à sa table, face à l’ordinateur.

Il s’exclama: « I’m Mickael Gustafsson. Freelance environment artist and illustrator. Today is Monday,23th january,2017 it’s 11 : 50 pm and we are actually in Sweden. »

Mickael Gustafsson, ce nom lui disait quelque chose…Il était tombé sur ses animations très récemment. Il ne connaissait pas son visage jusqu’à aujourd’hui. « Sweden » a-t-il dit…Cela signifiait-il Suisse ? Non, Suède. Cet individu voulait lui faire croire qu’ il était en Scandinavie. À plus de 8000 km de la capitale cubaine. Il refusait d’y croire. Il se précipita à la fenêtre. Et là, baignée par la lumière du soleil, une vaste forêt d’arbres blancs s’élevait devant lui.
Une immense armée immobile et silencieuse comme plonger dans un profond repos éternel. Quel inoubliable spectacle…bien supérieur au panorama depuis la chambre d’hôtel havanaise. 
Mais une chose ne concordait pas: le soleil…
D’après le suédois, il était presque minuit. Graham regarda en direction du réveil qui affichait maintenant
23 h 53. Impossible. La nuit aurait déjà dû chasser le jour.

– You are lying ! lança froidement Graham.

– Pardon ? répliqua Gustafsson.

– I saying you are lying ! répéta Graham.

– It should not be daylight at this late hour ! (Il ne devrait pas faire jour à une heure aussi tardive !) affirma Graham.

– We are in the east of the country and at this time of year it’s normal that the sun shines still even at midnight. It is called the midnight sun. » (Nous sommes à l’est du pays et à cette période de l’année il est normal que le soleil brille encore même à minuit. On l’appelle le soleil de minuit.) rétorqua l’illustrateur.

Le jeune homme nageait en pleine perplexité. Mais tout cela ne répondait pas à la seule question essentielle.
Pourquoi était-il là ? Il renouvela la question :

– Why am I in Sweden ?

– C’est votre subconscient qui est à l’origine de votre présence ici , répondit l’homme avec un horrible accent. Gustafsson parlait français.

– Pourquoi avoir caché que vous parliez français ?

– Vous ne me l’avez pas demandé.

– Pourquoi suis-je-là ? Répondez !

– Vous êtes atteint d’asthésie de stade 1.

–  L’asthésie? Mais de quoi parlez-vous?

– Hé bien, l’asthésie est un dérèglement de l’activité mentale, durant le sommeil lent profond, qui rend ce dernier anormalement long. Pendant cette phase le sujet rêve qu’il rêve et cela sur différents niveaux selon les cas.  

Gustafsson était en train de lui servir le concept fictif d’ « acception » que développait Christopher Nolan dans le film à succès « Inception ».

– Bon ok, admettons. À quoi correspond le stade 1 ?

– En réalité vous êtes actuellement chez vous en train de rêver votre séjour à Cuba. Ce qui constitue le stade 0. Dans ce même rêve, vous vous êtes plongé dans un second sommeil, que vous « vivez » ici et maintenant. Ceci constitue,
vous l’avez compris, le stade 1. 
Ce stade est également votre limite.

– Que voulez-dire ?

– Vos capacités mentales ne vous permettent pas d’accéder à un stade supérieur.
Insinuait-il que Graham était un faible d’esprit, un idiot ?

– Et si jamais vous tentez  de franchir le state 2, cela entraînera un violent choc cérébral susceptible de vous plonger dans le coma ou de provoquer des séquelles irréversibles à votre cerveau, dans le meilleur des cas.

– Combien y a-t-il de stades ?

– Il en existe 4. Mais seules les personnes au Quotient Intellectuel élevé, ou les esprits malades peuvent accéder à ces paliers.

Le suédois sous-entendait que l’intelligence de Graham était trop limitée pour franchir le stade 2. Seule la folie lui permettrait d’atteindre ce niveau . Gustafsson était clairement en train de l’insulter. 

– Que dois-je faire pour sortir de cette…Cette « mise en abyme onirique » ?

– L’accepter.

– Comment ça ?


– Vous devez accepter votre sort. Qu’avez-vous ressenti en voyant tous ces arbres dehors ?


– J’ai été subjugué. Et alors ?


– Votre présence ici n’est pas fortuite, bien au contraire. La récente découverte de mes 
créations animées vous a marqué durablement. Elles vous ont rappelé la grandeur et la richesse de la nature. Mais surtout l’importance de la garder entière. Aujourd’hui votre subconscient vous le révèle à travers ce songe.

– « Vi tror att titta på naturen och naturen tittar på oss och genomsyrar oss. »

– Pardon ?


– Je disais que « Nous croyons regarder la nature et c’est la nature qui nous regarde et nous imprègne. »
Ce sont les mots de Christian Charrière un écrivain de chez vous.

Maintenant, regardez l’écran. Que voyez-vous ?

– Vos créations.



– Fermez les yeux et exprimez ce que ces images provoquent en vous.

– Ce ne sont pas de simples images en mouvements que je vois, mais la nature dans toute sa splendeur. Mère nature peut être très tumultueuse, bruyante, violente voire même meurtrière. Toutefois, elle connaît aussi la tranquillité, le silence, la douceur et la vie. Cet état de calme ressort particulièrement ici. J’imagine l’apaisement que procure le bruit d’un ruisseau dévalant la montagne, le coucher de soleil à l’orée d’un bois, ou encore la très légère brise du matin qui effleure mon visage…

Je considère la nature comme une force majestueuse  et imposante.
Une nature indépendante, évoluant avec ses cycles, ses saisons et ses variations. Dans un renouvellent perpétuel.
Une nature qui se suffit à elle même.

Elle est aussi pleine de mystère cette nature, accordant parfois des instants d’intimité. Ces moments sont uniques mais, fugaces et c’est en cela qu’ils sont précieux. C’est un privilège offert à notre regard, qui au delà de la simple perception entre en contemplation devant ce miracle. 

La nature est simplement belle dans toute sa complexité.


Un bref silence ponctua la fin de l’expression. Pas un son, pas un bruit ne fut à cet instant. Le monde lui-même
s’était tu. Durant ce court moment, la température chuta brutalement,figeant le temps et l’espace.
Ils avaient clairement atteint le sub-zero.
Après avoir connu le saisissement et l’effroi, Graham expérimentait à présent le foudroiement. Le froid en personne s’était abattu sur lui. Il ne pouvait plus bouger. Il était à son tour figé, otage de son propre corps, tout comme cette chambre était prisonnière du passé.

Il ne pouvait s’empêcher de repenser à un verset qu’il  transposa à la situation. « L’esprit, en effet, est ardent, mais la chair est faible »  (Matthieu 26 :41).  Son corps, la faible chair, avait succombé à l’emprise du froid quand son esprit toujours ardent, résistait.

Hélàs son hardiesse s’étiolait à mesure que la température baissait. Ses dernières forces le quittèrent, toute résistance semblait vaine, il lâcha prise. Son esprit bascula en arrière, comme l’aurait fait son corps, s’il s’était trouvé libre. Il chuta de façon vertigineuse et incontrôlée. Il crut que cette descente ne connaîtrait jamais de fin…quand d’un coup d’un seul, tout s’arrêta.
Le froid s’était retiré laissant place à une douce température qui enveloppait son corps et caressait son âme. Était-ce ça mourir ?
Graham ouvrit les yeux…Il se trouvait sous un drap blanc qui filtrait la lumière ambiante et qui empêchait toute reconnaissance spatiale. La crainte de faire face à une réalité qui serait autre que la sienne planait. Mais il ne pouvait pas se résoudre à rester caché éternellement sous ce voile. Armé de son seul courage, Graham enleva la couverture.

Il était de retour chez lui. Les battements de son cœur ne faisaient plus échos à la peur mais résonnaient avec la joie et le soulagement. Il  ferma les yeux et prit une profonde inspiration, comme au premier jour de sa vie.
Le jeune homme renaissait.

La chambre était redevenue sienne, intime et familière. Rien n’avait changé, rien, sauf le temps. Son téléphone affichait
11 h 50 / mer, 25 janv, 2017. Mais que s’était-il passé ?


Visitez la page instagram de Mickael Gustafsson.

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